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Interview
Adjoint à la vie associative et à la démocratie participative à la ville de Paris, Hamou Bouakkaz assure avec un humour décapant que son « double handicap », le fait d'être arabe et aveugle, a été une chance dans sa vie. Il publie un livre qui replace l'individu au coeur de la construction du vivre ensemble. |
Un article de M Stéphane Menu
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Hamou Bouakkaz
né en Algérie en 1964, grandit à Bezons (95). Diplômé de Sup Télécom, il travaille au Crédit Lyonnais depuis 1988. L'engagement politique est la suite logique de son engagement militant pour le mieux vivre ensemble auprès des associations. Élu aux élections municipales de 2008 dans le XXe arrondissement, il est, depuis, l'adjoint en charge de la démocratie locale et de la vie associative.
Le titre est volontiers provocateur, vous l'aurez compris. Les médias aiment ce type d'interpellation. Pour moi, il s'agit de dire que l'on peut être arabe, aveugle et homme politique, que la société française autorise ce type de destinée. Je n'ai jamais été dans la déploration. J'ai toujours pensé qu'à la fin des fins, il existait toujours une possibilité d'inclusion sociale pour tous. Il y a certes des freins systémiques au c½ur de notre société. Mais la France est un pays formidable qui autorise tous les possibles.
Certains obstacles sont certes difficiles à surmonter puisque 95 % des sensations extérieures sont appréhendées par la vue. On a donc le sentiment de vivre sa vie en spectateur. D'un autre côté, j'ai aussi eu la chance de faire ma scolarité dans des classes réduites et de bénéficier de conditions d'apprentissage exceptionnelles. Un moins additionné à un moins peut faire un plus. Mais la France est un pays communautarisé, frappé par les traumatismes qu'il a vécus, celui du mythe fondateur d'un grand pays qui s'ajuste mal au réel. Or, c'est aussi le paradis sur terre. Il y a certes toujours une cinquième colonne à l'intérieur, déstabilisatrice. C'est un pays qui refuse de s'assumer comme un paradis complexe.
Bertrand Delanoë a voulu me confier la délégation aux étrangers non communautaires et à l'intégration. Je m'y suis opposé, mais je l'aurais fait par fidélité politique s'il avait insisté. L'étranger, c'est un problème de Blancs et d'ailleurs, Pascale Boistard, l'adjointe qui a en charge cette délégation, assume ce rôle avec beaucoup de doigté. Nicolas Sarkozy a fait de l'ouverture vers les minorités un découpage en segments de marché. Il a offert une consolation à une communauté en mal de reconnaissance. Je ne suis pas opposé à ce que l'on a appelé l'ouverture. Mais cela n'a pas duré plus de quatre ans chez Sarkozy. Il faut inverser le propos, s'ouvrir aux communautés pour leurs compétences, non pour draguer l'électorat.
Fadela Amara a été le fossoyeur de la politique de la ville et son successeur, Maurice Leroy, ne fait plus rien puisqu'il s'est retrouvé au c½ur d'un cimetière. Mais je ne blâme pas Fadela Amara, elle a réalisé un parcours exceptionnel pour se retrouver à l'intérieur d'un gouvernement républicain. Le PS ne fait pas mieux dans ce registre. C'est la droite avec plus de scrupules. L'idée de formater des Arabes d'élevage est très répandue dans tous les partis. Ce pays doit sortir des fantasmes que l'on entretient sur l'étranger. Claude Guéant, qui est l'un des hauts fonctionnaires français les plus intelligents, sait très bien ce qu'il fait dans sa manière de provoquer le clivage dans notre société. Il assène des contrevérités qui sont reprises en boucle et qui visent à décrédibiliser une communauté afin de favoriser l'adhésion à droite. Les enfants d'immigrés ont-ils plus de difficultés à échapper à l'échec scolaire ? Oui... Mais à conditions sociales égales, ils s'en sortent mieux. On n'évoque jamais ce deuxième paramètre.
Je suis quelqu'un de responsable. Je joue de ma cécité et de mon arabité avec humour pour afficher, dans un but marketing, mes compétences. J'utilise cette porte d'entrée pour pénétrer le système médiatique dans lequel tout se joue. Les partis politiques ne sont que l'expression de leurs adhérents. Après, il y a les individus, leurs actes symboliques. Bertrand Delanoë a été très clair sur la barbarie commise par la France contre des manifestants algériens le 17 octobre 1961 à Paris. Il a souhaité que la mairie de Paris accueille la fête du ramadan dans ses murs. Il a multiplié par 14 les crédits dédiés à la résorption du handicap. Voilà un homme politique qui a certainement ses défauts, mais qui n'hésite pas à engager sa personne sur des causes justes. Je considère personnellement que ma cécité a été une chance. Je suis acculé à l'optimisme.
Le handicap relève à l'évidence d'un processus d'engagement participatif. Les aménagements réalisés dans les équipements publics concernent généralement la moitié de la société. Nous avons aménagé une crèche et, depuis, les mamans utilisent la pente pour entrer et sortir leur poussette. Tout le monde en profite. Le handicap stimule la créativité de toute la société.
Je pense que l'intégration sociale ne concerne pas seulement les immigrés. Les pauvres d'origine française ont les mêmes difficultés. Il faut donc s'occuper de tout le monde. Il est certain que cela a un coût. Avec 15 élèves par classe, un tutorat individualisé pour chaque élève, etc., on verra tout de suite que notre société s'aère, se sent mieux. Aujourd'hui, la génération des 15-25 ans est complètement sacrifiée. Mais certains ont peut-être besoin de cliver. Je me demande même si le pouvoir actuel n'a pas intérêt à provoquer de futures émeutes. J'ai dit qu'il y en aurait de nouvelles avant la fin 2011. Et tout le monde sait qu'il est facile de provoquer de la colère dans les cités : on garde le robinet de la drogue ouvert, on multiplie les contrôles au faciès, etc. Nous sommes loin du message de Stéphane Hessel, qui préface mon livre, et qui prône le retour à des mécanismes de régulation.
L'idée est de savoir comment on marie le tiers secteur et l'économie, comment on fait pour retisser le lien entre les associations et le politique, comment on recrée de la décision politique vertueuse avec un secteur associatif en pleine mutation. Le monde associatif connaît les mêmes difficultés que le monde politique : il vieillit, il a trop d'hommes au sommet et pas assez de femmes, il a du mal à sortir d'une relation incestueuse avec le politique qui ne cherche qu'à le notabiliser. Nous devons mettre toutes ces questions à plat. Mais le politique ne doit jamais oublier que l'intelligence est souvent du côté des associations et que les bonnes idées sont labellisées après coup par les élus.
1. Aveugle, arabe et homme politique, ça vous étonne. Édition Desclée de Brouwer, 18 euros.
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